Dimanche 14 juin 2009
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19:07

Une nuit de novembre sans lune, un léger vent d’ouest, une humidité pénétrante.
Autour de la pyramide du Louvre dormait la ville aux toits sans nombre…non !…
Autour de la pyramide aurait bien voulu dormir la ville. Mais hélas, Paris baignait continuellement dans le bruit, les lumières,
enveloppée de mouvements irrespectueux et spasmodiques.
Les hauts immeubles ressemblaient, sur les horizons pollués, à des pasteurs basques gardant des lucioles survolant les toits.
Pas très loin, les deux tours de Notre-Dame s’occupaient de compter les antennes et autres paraboles toujours plus nombreuses.
Que pouvaient-elles se dire sinon partager leur regret de voir disparaître le monde qui les avait vu naître et qui les choyait.
Elles râlaient par moments, discrètement de peur de disparaître elles-mêmes.
Le vent criait leur désespoir et les nuages complices masquaient leurs larmes.
Le soleil s’était éteint et c’est dans cette immensité nocturne que le temps déchirait le voile de la raison.
L’antre immense des ténèbres s’ouvrait pour on ne sait quels spectateurs.
Ils étaient là debout, silencieux face à la pyramide de verre. Eux les artistes de l’Art, de la politique et de la guerre.
Ils ne se connaissaient pas pour la plupart. Ils étaient là debout, d’une grandeur démesurée de trois mètres.
Des héros, oui peut-être et des géants au moins par la taille que l’architecte avait choisi pour les pétrifier dans un geste éternel.
Des statues, au regard fixe et mystérieux, voilà ce qu’ils étaient devenu. Mais qui les regardait encore ?.
Tous ces touristes venus de tous les coins du globe ne semblaient avoir d’yeux que pour la pyramide devant laquelle
ils se faisaient photographier. L’électronique a donc remplacé le regard de l’artiste, l’imprimante le coup de pinceau.
Soixante dix spectres, d’une muets qui prennent de force la mémoire, pour qui veut bien les regarder.
Muets ? est-ce bien vrai. Immobile ? pas si sur.
La journée le soleil vient chacun leur tour les regarder en face, insolent.
Car la nuit les statues reprennent leur décor et reviennent du néant.
A qui le tour cette nuit ?. Qui va sortir de l’ombre. Qui va s’extraire de cette captivité tragique ?.
Soudain, dans ce silence, où le marbre froid sommeille,immobilité sinistre, livides, muets, oubliés.
Un socle avec un nom. Des habits gris rongés par la pollution.
Voilà le grand témoignage de l’Histoire. Des colosses
un de ces colosses immobiles semble frémir.
Voici l’architecte de Versailles, Mansart qui ouvre ses yeux fixes devant l’espace noir et temporel.
Une main se détend, un genou se plie ; Mansart se redresse, décontracte son cou.
Une respiration profonde, sonore mais froide comme un souffle de glace glisse dans l’air.
Lui d’un calme impénétrable, comme tous les ans, revenait à la vie.
Un regard à droite vers Nicolas Poussin, rien aucun signe, aucun mouvement.
Un regard à gauche vers d’Aguesseau l’homme politique. Un court instant il lui sembla qu’il avait bougé ; mais non.
Sa bouche n’émet aucun son.
Toute ma mort est devenue étrange, se dit-il.
Voilà donc ce qui reste des héros de jadis, eux illustres et fiers, étaient enfermés dans le trépas.
Eux qui voulaient à défaut de devenir Roi, devenir Dieu.
Mansart n’avait plus envie de descendre de son socle comme les autres fois. Il savait ce qu’il allait découvrir.
Le laid côtoyait le beau. Ce monde ne lui plaisait pas.
Il aimait pourtant la grandeur du lieu et l’avait visité la nuit bien souvent.
Il se savait étranger, ce qui ajoutait à sa solitude.
Autrefois il aimait se promener le long de la Seine, aujourd’hui domestiquée.
Mais même ce fleuve maintenant fuyait, sombre, triste sans faire de bruit.
Jadis le vent jetait son cri, et l'eau jetait son écume ;
Jadis les arches des ponts éventraient la brume.
Aujourd’hui le fleuve est humilié, noir et sale, Mansart l’entend pleurer.
Si quelqu'un à cette heure eût rôdé là, marchant sur cette place où la lune scintille sur les miroirs de la pyramide,
il aurait vu cet être hésitant à sauter sur les pavés.
Seuls les solitaires, les sans-abris le savent, mais eux ne dirons rien. Ils sont maintenant du même monde, celui du décor.
Sur son piédestal, Mansart avait froid. Il sentait ses vertèbres frémir, ses dents se heurter dans sa bouche. Il revenait à la vie.
Allait-il rejoindre le terre-plein. Il fit un grand mouvement et sauta.
Son atterrissage maladroit ébranla les toits, les murs, les arbres.
Ses muscles monstrueux se contractèrent, la lourdeur de cette ombre étonna les pavés qui se fendillèrent.
La statue à pas lents se dirigea vers le jardin.
Il n’y a plus d’échoppes, de bouges obscènes, tout a été effacé, se dit-il.
Plus d’enseignes pendant aux crocs de fer des portes, plus de chaland maintenu aux anneaux des berges.
Le bruit des voitures étouffait l’annonce du temps par les cloches des églises.
Droit, il n’osait pas s'avancer dans les rues.
Avec une raideur de cadavre, l'homme de marbre préféra s’asseoir.
Il entendait frissonner l’eau de la Seine sous la rondeur du pont.
Au loin il y avait son Versailles, il le savait, il en était bouleversé.
Combien de nuits funestes et de futurs squelettes faudra-t-il encore avant de s’y rendre ?
Il se rappelait les actions de sa vie, ses amours, son œuvre, sa grandeur.
La vie n’est qu’un simulacre, un simple moyen de devenir une ombre, un fantôme.
Il frémit, il crut entendre un pas lourd. Non. Un carrosse, un fiacre alors ?
L'ancien Paris, vibrant, grouillant de monde n’existait plus.
Le roi ne passerait pas encore cette nuit. Trois cent ans hurlent, se révoltent.
C’est la voix du temps emportant des flots de sang ; car tout disparaît dans d’immense entrailles insondable.
L'horreur tombe du ciel régulièrement, inlassablement, personne n’échappera à la sentence suprême.
L'homme de marbre se leva, doucement, sans bruit. Il regarda les autres statues.
Qui demain revivra cet instant, se demanda-t-il ?, avec la même émotion probablement.
Il allait bientôt regagner son socle, retourner à sa solitude.
Un dernier regard vers l’horizon, une larme doucement glissait sur sa joue, traçant un sillon à travers
des années de poussière et de pollution.
Comme les autres, muets, il regardera les vivants s’animer, vivant leur époque comme ils avaient eux-mêmes,
avec avidité, et avec les mêmes excès, consommé la leur.


